Article 03
Le premier recrutement : l’acte constitutionnel
Qui embaucher d’abord, où le trouver, comment le retenir.
Voici une donnée qui devrait rassurer les familles marocaines — et les alerter en même temps. Selon J.P. Morgan, même parmi les family offices établis dans le monde, aucun rôle dirigeant n’est universel : un CEO ou President n’existe que dans 36 à 42 % des structures selon leur maturité, un CIO dans 24 à 31 %, un CFO dans 20 à 32 %. Il n’y a pas de modèle obligatoire. Le premier recrutement d’un family office n’est donc pas une case à remplir dans un organigramme standard — c’est un choix d’architecture. Et ce choix est constitutionnel : la première personne embauchée définit de facto le centre de gravité de l’institution, ses réflexes, sa culture, ce qu’elle regardera en premier et ce qu’elle ne verra jamais.
C’est pourquoi ce recrutement-là ne ressemble à aucun autre. On ne recrute pas une compétence dans une organisation existante ; on recrute la première incarnation professionnelle d’une institution qui n’existe pas encore.
Le trilemme fondateur
Trois logiques s’offrent à la famille, et chacune correspond à un parcours.
Le CFO patrimonial. C’est le réflexe naturel de la famille encore opératrice, dont le cœur du patrimoine reste la participation dans le groupe coté. La logique est celle de la consolidation et du contrôle : agréger, fiabiliser, reporter, sécuriser. C’est un excellent premier choix lorsque la revue d’existant a révélé une sédimentation importante — mais un CFO ne fera pas, seul, une politique d’investissement ni une institution.
Le CIO. C’est le réflexe de la famille en liquidité, au lendemain d’une cession — souvent encouragé par les banquiers, dont il faut dire que ce n’est pas un conseil neutre : un CIO interne est leur interlocuteur naturel, et son existence structure la relation bancaire à leur avantage autant qu’à celui de la famille. Le CIO est indispensable lorsque les actifs liquides deviennent significatifs ; il est prématuré lorsque le mandat n’est pas écrit — un CIO sans politique d’investissement est un pilote sans plan de vol.
Le directeur général d’institution — qu’on l’appelle CEO de family office, secrétaire général patrimonial ou chief of staff de la famille. C’est le choix le plus rare, et souvent le plus juste : celui qui précède et encadre les deux autres. Sa mission n’est pas de gérer des actifs mais de construire l’institution — le mandat, la gouvernance, les équipes, les prestataires, la relation entre la famille et ses conseils. Les familles qui commencent par ce profil recrutent les deux autres dans de bien meilleures conditions, parce qu’il existe alors quelqu’un pour écrire leurs mandats.
Il n’y a pas de réponse universelle ; il y a une correspondance entre le profil et le moment. Ce qui est universel, c’est l’erreur inverse : recruter par mimétisme — parce que telle autre famille a un CIO, parce que le banquier l’a suggéré, parce que le titre impressionne.
Les erreurs récurrentes
Quatre erreurs reviennent avec une régularité qui mérite qu’on les nomme.
Recruter un clone du fondateur. Le réflexe est compréhensible : chercher quelqu’un « qui nous ressemble », rapide, intuitif, entrepreneurial. Mais l’institution a précisément besoin de ce que le fondateur n’est pas — de la méthode, de la documentation, de la patience des processus. Le bon premier dirigeant complète le fondateur ; il ne le duplique pas.
Recruter le prestige plutôt que l’artisanat. La carte de visite d’un banquier d’affaires international impressionne le conseil de famille. Mais le family office est un métier d’artisan : des équipes minuscules, pas d’infrastructure, des sujets qui vont du pacte d’actionnaires à la scolarité des petits-enfants. Beaucoup de profils prestigieux, habitués aux plateformes des grandes maisons, s’y étiolent. La question n’est pas « qu’a-t-il dirigé ? » mais « qu’a-t-il construit de ses mains ? ».
Recruter avant d’avoir écrit le mandat. C’est l’erreur la plus fréquente et la plus coûteuse. Sans mandat écrit, le premier dirigeant découvre son périmètre par collisions successives — avec les fidèles historiques, avec les membres de la famille, avec les conseillers en place. L’article précédent n’est pas un préalable théorique : il est la condition de survie du recrutement.
Confondre loyauté et obéissance. Le premier dirigeant du family office doit être assez loyal pour servir la famille, et assez indépendant pour lui dire ce qu’elle ne veut pas toujours entendre. Une famille qui recrute de l’obéissance aura un exécutant de plus — et personne pour l’alerter le jour où cela comptera. Le contre-pouvoir loyal n’est pas un risque à contenir : c’est la fonction même.
Où chercher : la question du vivier
Il faut le dire avec franchise : le vivier marocain des dirigeants de family office constitués se compte en dizaines de profils, pas en centaines. La rareté n’est pas une raison de renoncer ; elle est une raison d’élargir intelligemment le sourcing, dans quatre directions.
La banque privée et la gestion de fortune — des profils qui connaissent les familles et les actifs, à condition de vérifier leur capacité à quitter la plateforme pour l’artisanat. Les directeurs financiers de groupes familiaux — souvent les mieux préparés culturellement : ils connaissent la grammaire des familles, les conseils, les non-dits ; il leur manque parfois la dimension investissement, qui s’acquiert ou se complète. Les fonds et plateformes d’investissement — pour les familles dont le mandat penche vers l’investissement direct. Et la diaspora — des professionnels marocains formés dans les grandes institutions internationales, dont le retour s’accélère et pour qui diriger le family office d’une grande famille est l’un des rares projets à la hauteur d’un rapatriement de carrière.
Retenir : la rémunération comme architecture
La rémunération du premier dirigeant est le sujet que les familles abordent en dernier et qu’elles auraient dû traiter en premier — parce qu’il révèle ce qu’elles attendent vraiment.
Un repère d’abord, pour calibrer les ordres de grandeur : J.P. Morgan chiffre le coût opérationnel annuel moyen d’un family office à un peu plus de 3 millions de dollars — et à 6,6 millions au-delà du milliard de dollars d’actifs supervisés. Le rapport met en garde contre la règle simpliste consistant à budgéter le family office en pourcentage des actifs : le bon budget se calibre sur la complexité à gouverner — nombre de branches, de générations, de juridictions, d’actifs directs — pas sur un ratio.
Le principe ensuite : une famille qui veut attirer un dirigeant capable de refuser les offres de la banque et des fonds doit construire une architecture, pas un salaire. Un fixe compétitif — sans quoi la conversation ne commence pas. Un variable indexé sur des objectifs écrits — ce qui suppose, encore, que le mandat existe. Et surtout un intéressement de long terme — LTIP, intéressement à la création de valeur patrimoniale, mécanismes de fidélisation pluriannuels — qui aligne le dirigeant sur le temps long de la famille plutôt que sur le confort de la relation. Un dirigeant rémunéré uniquement en fixe est structurellement incité à ne pas déplaire ; un dirigeant intéressé au patrimoine est incité à dire la vérité.
Un dernier signal, que les données mondiales livrent en creux : selon J.P. Morgan, le staffing et la rémunération du family office sont la fonction la plus systématiquement internalisée — 72 % des structures la gardent en interne, loin devant toutes les autres. Les familles ne confient ce sujet ni à leurs banques ni à leurs prestataires habituels. C’est cohérent : il touche à ce qu’elles ont de plus confidentiel. Mais cela signifie aussi qu’elles le traitent souvent seules, sans benchmark, sans méthode — et c’est précisément là qu’un tiers spécialisé, indépendant des banques comme des candidats, change la qualité de la décision.
La pente naturelle
Une dernière donnée pour situer la trajectoire. J.P. Morgan observe que la part des dirigeants non familiaux croît mécaniquement avec la taille : 52 % des rôles dirigeants dans les family offices de cinq employés ou moins — 79 % dans ceux de onze employés et plus. La professionnalisation n’est pas un choix idéologique ; c’est la pente naturelle de toute structure qui grandit. La seule question est de la subir — recrutements réactifs, départs mal gérés, mandats improvisés — ou de la conduire.